Il n’y a pas d’hommes en bonne santé sur une planète malade. Justice environnementale et cohabitation respectueuse…



« Il a suffi d’un petit virus en ces jours et ces temps modernes pour que les êtres
humains réalisent combien ils ne sont pas si spéciaux que cela dans l’ensemble du
monde naturel. Nous ne sommes qu’un simple organisme sur cette planète.
Les êtres humains pensaient qu’ils étaient spéciaux parce qu’ils pouvaient voler
vers la lune, parce qu’ils avaient inventé Internet, parce qu’ils pouvaient peindre un
tableau ou parce qu’ils avaient un diplôme universitaire. Si vous vous en prenez à la
nature, celle-ci se protégera et se réinitialisera comme elle l’a toujours fait et le fera toujours. Nul n’a besoin d’une théorie du complot pour comprendre cela. »
Chef Traditionnel Lakota Leonard Alden Crow Dog Jr

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 « Vers une cohabitation entre les humains et le reste du vivant » : la note de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité

WWF : il n’y a pas d’hommes en bonne santé sur une planète malade!

Didier Sicard : « Il est urgent d’enquêter sur l’origine animale de l’épidémie de Covid-19 » extrait, France Culture 27/03/20 :

Didier Sicard est un spécialiste des maladies infectieuses, il a notamment travaillé longtemps sur le VIH. Docteur en médecine interne, il est aujourd’hui professeur émérite à Sorbonne Université. Ce qui le frappe dans cette crise est « l’indifférence au point de départ« , à l’origine de la pandémie. 

Très impliqué dans la création de l’Institut Pasteur au Laos, Didier Sicard a pu constater à quel point la transformation de la forêt primaire rapproche l’homme des chauves-souris et donc d’un réservoir de virus qu’on a trop peu étudié.

Comme vous le lirez plus bas, le professeur Sicard dénonce le sous-investissement de la France dans cet Institut Pasteur. Or depuis la parution de cet entretien, la direction de cette structure de recherche a reçu la confirmation du renouvellement du poste de virologue qu’elle attendait depuis des mois !  Le Ministère des Affaires étrangères et l’Institut Pasteur à Paris s’y sont engagés.

Par ailleurs, si la Chine a interdit le 24 février dernier « totalement et immédiatement » le trafic et la consommation d’animaux sauvages, une législation analogue existe déjà depuis 2003 sans être appliquée réellement par Pékin. Le professeur Sicard plaide donc pour la création d’un tribunal sanitaire international. 

L’ancien président du Comité consultatif d’éthique de 1999 à 2008 souligne enfin combien, dans cette épidémie où la question du contact est primordiale, il faut que chacun se comporte comme un modèle. 

Vous souhaitez revenir aux origines du mal ?

Le point de départ de cette pandémie, c’est un marché ouvert de Wuhan dans lequel s’accumulent des animaux sauvages, serpents, chauves-souris, pangolins, conservés dans des caisses en osier. En Chine, ces animaux sont achetés pour la fête du Rat. Ils coûtent assez cher et ce sont des aliments de choix. Sur ce marché, ils sont touchés par les vendeurs, dépecés, alors qu’ils sont maculés d’urine et que les tiques et les moustiques font une sorte de nuage autour de ces pauvres animaux, par milliers. Ces conditions ont fait que quelques animaux infectés ont forcément infecté d’autres animaux en quelques jours. On peut faire l’hypothèse qu’un vendeur s’est blessé ou a touché des urines contaminantes avant de porter la main à son visage. Et c’est parti !

Ce qui me frappe toujours, c’est l’indifférence au point de départ. Comme si la société ne s’intéressait qu’au point d’arrivée : le vaccin, les traitements, la réanimation. Mais pour que cela ne recommence pas, il faudrait considérer que le point de départ est vital. Or c’est impressionnant de voir à quel point on le néglige. L’indifférence aux marchés d’animaux sauvages dans le monde est dramatique. On dit que ces marchés rapportent autant d’argent que le marché de la drogue. Au Mexique, il y a un tel trafic que les douaniers retrouvent même des pangolins dans des valises…

Ce n’est pourtant pas la première fois que des animaux sont à l’origine de crises sanitaires ?

Les animaux sont effectivement à l’origine de la plupart des crises épidémiques depuis toujours : le VIH, les grippes aviaires type H5N1, Ebola. Ces maladies virales viennent toujours d’un réservoir de virus animal. Et on ne s’y intéresse pratiquement pas. C’est la même chose pour la dengue. J’ai des relations très étroites avec le Laos et sur place, au moment où la maladie apparaît, les populations disent : ‘Il faut démoustiquer ‘. Mais en réalité c’est pendant la saison sèche, au moment où il n’y a que des larves, qu’il faudrait mener une politique d’extermination des larves de moustique. Or personne ne le fait parce que les gens se disent ‘oh, il n’y a pas de moustiques, pourquoi voulez-vous qu’on utilise des insecticides ?’. Et l’Institut Pasteur du Laos s’époumone en vain, en demandant aux populations locales de porter l’effort avant que la maladie n’éclate. 

C’est exactement comme le travail qui reste à faire sur les chauves-souris. Elles sont elles-mêmes porteuses d’une trentaine de coronavirus ! Il faut que l’on mène des travaux sur ces animaux. Evidemment, ce n’est pas très facile : aller dans des grottes, bien protégé, prendre des vipères, des pangolins, des fourmis, regarder les virus qu’ils hébergent, ce sont des travaux ingrats et souvent méprisés par les laboratoires. Les chercheurs disent : ‘Nous préférons travailler dans le laboratoire de biologie moléculaire avec nos cagoules de cosmonautes. Aller dans la jungle, ramener des moustiques, c’est dangereux.’ Pourtant, ce sont de très loin les pistes essentielles. 

Par ailleurs, on sait que ces épidémies vont recommencer dans les années à venir de façon répétée si on n’interdit pas définitivement le trafic d’animaux sauvages. Cela devrait être criminalisé comme une vente de cocaïne à l’air libre. Il faudrait punir ce crime de prison. Je pense aussi à ces élevages de poulet ou de porc en batterie que l’on trouve en Chine. Ils donnent chaque année de nouvelles crises grippales à partir de virus d’origine aviaire. Rassembler comme cela des animaux, ce n’est pas sérieux. 

C’est comme si l’art vétérinaire et l’art médical humain n’avaient aucun rapport. L’origine de l’épidémie devrait être l’objet d’une mobilisation internationale majeure.  

Quel type de recherches faudrait-il mettre en œuvre ? 

Il faut essayer de reconstituer le parcours épidémiologique qui fait que la chauve-souris tolère des coronavirus depuis des millions d’années, mais aussi qu’elle les disperse »Lorsque les chauves-souris sont accrochées dans les grottes et meurent, elles tombent par terre et leurs cadavres sont dévorés par les serpents. »

Elle contamine ainsi d’autres animaux. Lorsque les chauves-souris sont accrochées dans les grottes et meurent, elles tombent par terre. Alors les serpents, les vipères en particulier, qui raffolent de leurs cadavres, les mangent. Tout comme les petits chauves-souriceaux enfants qui tombent et sont dévorés immédiatement par ces serpents qui sont donc probablement des hôtes intermédiaires des virus. En plus, il y a dans ces grottes des nuages de moustiques et de tiques et il faudrait essayer de voir quels sont les insectes qui sont aussi éventuellement transmetteurs du virus.  

Une autre hypothèse porte sur la transmission qui se produit quand les chauves-souris sortent la nuit manger des fruits, en particulier dans les bégoniacées. Elles ont un réflexe quasiment automatique, dès qu’elles déglutissent, elles urinent. Elles vont donc contaminer les fruits de ces arbres et les civettes, qui adorent les mêmes fruits, se contaminent en les mangeant. Les fourmis participent aux agapes et les pangolins – pour lesquels la nourriture la plus merveilleuse est constituée de fourmis – dévorent les fourmis et s’infectent à leur tour. 

C’est toute cette chaîne de contamination qu’il faut explorer. Les réservoirs de virus les plus dangereux sont probablement les serpents, car ce sont eux qui se nourrissent perpétuellement des chauves-souris, elles-mêmes porteuses des coronavirus. Il se pourrait donc que les serpents hébergent ces virus en permanence. Mais c’est justement cela qu’il faut savoir et vérifier. Il faudrait donc que des chercheurs capturent des chauves-souris, mais aussi qu’ils fassent le même travail sur les fourmis, les civettes, les pangolins et essayent de comprendre leur tolérance au virus. C’est un peu ingrat, mais essentiel.

Quel est le rapport qu’entretient la population locale avec ces chauves-souris ? 

Ce qui m’a frappé au Laos, où je vais souvent, c’est que la forêt primaire est en train de régresser parce que les Chinois y construisent des gares et des trains. Ces trains, qui traversent la jungle sans aucune précaution sanitaire, peuvent devenir le vecteur de maladies parasitaires ou virales et les transporter à travers la Chine, le Laos, la Thaïlande, la Malaisie et même Singapour. La route de la soie, que les chinois sont en train d’achever, deviendra peut-être aussi la route de propagation de graves maladies. 

Sur place, les grottes sont de plus en plus accessibles. Les humains ont donc tendance à s’approcher des lieux d’habitation des chauves-souris, qui sont de surcroît des aliments très recherchés. Les hommes construisent aussi désormais des parcs d’arbres à fruit tout près de ces grottes parce qu’il n’y a plus d’arbres en raison de la déforestation. Les habitants ont l’impression qu’ils peuvent gagner des territoires, comme en Amazonie. Et ils construisent donc des zones agricoles toutes proches de zones de réservoir de virus extrêmement dangereuses. 

Moi, je n’ai pas la réponse à toutes ces questions, mais je sais simplement que le point de départ est mal connu. Et qu’il est totalement méprisé. On en fait des discours de conférence sur un mode folklorique. On parle à propos des chauves-souris de la malédiction des pharaons. 

Mais il n’existe pas d’après vous d’études suffisamment sérieuses sur la capacité des chauves-souris à héberger des coronavirus ?

Si, il y a sûrement des études sérieuses, je ne peux pas dire qu’il n’y a rien du tout.  Mais je le vois bien, quand je me rends à l’Institut Pasteur du Laos qui est dirigé par un homme exceptionnel, Paul Brey. Ce directeur a la fibre d’un Louis Pasteur, il est passionné depuis vingt ans par les questions de transmission. Mais il est extrêmement seul. Même l’étude des moustiques, qui est fondamentale pour comprendre la transmission des maladies au Laos, est presque abandonnée. Et Paul Brey me répète qu’il y a une trentaine d’espèces de coronavirus chez les chauve-souris. L’effort scientifique n’est donc pas à la hauteur.

« C’est effrayant de se dire qu’aux portes mêmes de là où viennent les épidémies, on a du mal à porter tous les efforts. »

Quand le ministère des Affaires étrangères français retire le poste de virologue de cet Institut Pasteur qui est à quelques centaines de kilomètres de la frontière chinoise, on est atterré. Cela s’est passé en novembre 2019. Nous allons essayer de récupérer ce poste, mais c’est quand même effrayant de se dire qu’aux portes même de là où les maladies infectieuses virales viennent, on a de la peine à mettre tous les efforts. L’Institut Pasteur du Laos est soutenu très modérément par la France, il est soutenu par les Japonais, les Américains, les Luxembourgeois. La France y contribue, mais elle n’en fait pas un outil majeur de recherche. 

Quel est le rôle exact de cet Institut Pasteur ?

Sa mission est de former des chercheurs locaux. De faire des études épidémiologiques sur les virus existants le chikungunya, la dengue et maintenant le coronavirus. D’être un lieu d’études scientifiques biologiques de haut niveau dans un territoire lointain, tropical, mais avec un laboratoire de haute sécurité. D’être au plus près de là où se passent les épidémies et d’avoir des laboratoires à la hauteur. C’est très difficile pour les pays relativement pauvres d’avoir un équipement scientifique de haut niveau. Le réseau des Instituts Pasteurs – qui existent dans plusieurs pays – est une structure que le monde nous envie. Mais des instituts comme celui du Laos ont besoin d’être aidé beaucoup plus qu’il ne l’est actuellement. Ces laboratoires ont du mal à boucler leur budget et ils ont aussi de la peine à recruter des chercheurs. La plupart d’entre eux préfèrent être dans leur laboratoire à l’Institut Pasteur à Paris ou dans un laboratoire Sanofi ou chez Merieux, mais se transformer en explorateur dans la jungle, il n’y a pas beaucoup de gens qui font cela. Or c’est ce que faisait Louis Pasteur, il allait voir les paysans dans les vignes, il allait voir les bergers et leurs moutons. Il sortait de son laboratoire. Tout comme Alexandre Yersin qui était sur le terrain, au Vietnam, quand il a découvert le bacille de la peste. 

La recherche entomologique et la recherche sur les animaux transmetteurs n’est donc pas à la hauteur des enjeux. Bien sûr qu’elle existe, mais elle doit compter peut-être pour 1% de la recherche. Parce que ce qui fascine les candidats au Prix Nobel, c’est de trouver un traitement ou un nouveau virus en biologie moléculaire et pas de reconstituer les chaînes épidémiologiques. Or les grandes découvertes infectieuses sont nées ainsi : l’agent du paludisme, le Plasmodium, a été découvert par un Français, Alphonse Laveran sur le terrain, en Tunisie. Et ce sont des recherches qui sont fondamentales et qui sont faites à une échelle qu’on a un peu oubliée. Comme si la vision micro avait fini par faire disparaître l’importance du macro. 

Auriez-vous d’autres exemples qui montrent que l’étude du comportement animal est cruciale ?

La peste reste un exemple passionnant. Le réservoir de la peste, ce sont les rats.

« Reconstituer le tout début de la chaîne de transmission de la peste permet d’agir ».

Il y a des populations de rats qui sont très résistantes et qui transmettent le bacille de la peste, mais s’en fichent complètement. Et puis, il y a des populations de rats très sensibles. Il suffit qu’un jour, quelques individus de la population de rats sensible rencontrent la population de rats qui est résistante pour qu’ils se contaminent. Les rats sensibles meurent. A ce moment là, les puces qui se nourrissent du sang des rats, désespérées de ne plus avoir de rats vivants, vont se mettre à piquer les hommes. Reconstituer ce tout début de la chaîne de transmission permet d’agir. Dans les endroits où la peste sévit encore, en Californie, à Madagascar, en Iran ou en Chine, lorsque l’on constate que quelques rats se mettent à mourir, c’est exactement le moment où il faut intervenir : c’est extrêmement dangereux car c’est le moment où les puces vont se mettre à vouloir piquer les humains. Dans les régions pesteuses, lorsque l’on voit des centaines de rats morts, c’est une véritable bombe. 

Heureusement, la peste est une maladie du passé. Il doit y avoir encore 4 000 ou 5 000 cas de peste dans le monde. Ce n’est pas considérable et puis les antibiotiques sont efficaces. Mais c’est un exemple, pour montrer que l’origine animale est fondamentale et toujours difficile à appréhender. Elle est néanmoins essentielle pour la compréhension et permet de mettre en place des politiques de prévention. Aujourd’hui, si l’on continue à vendre des animaux sauvages sur un marché, on est dans une situation délirante. Il faut appliquer le principe de précaution. 

Le trafic d’animaux sauvage est pourtant prohibé. Il existe une convention internationale qui encadre toutes les ventes. 

Oui, mais en Chine, notamment, cette convention internationale n’est pas respectée. Il faudrait créer une sorte de tribunal sanitaire international. On voit bien que si on demande à chaque pays de s’organiser nationalement, rien ne changera. La Chine a fait pression au début sur l’OMS pour qu’on ne dise pas qu’il s’agissait d’une pandémie. Elle a tenté de bloquer les choses, car elle contribue fortement au financement de l’OMS. Il serait donc important que ce soit un tribunal sanitaire totalement indépendant, comme un tribunal international pour les crimes de guerre, avec des inspecteurs indépendants qui vérifient ce qu’il se passe sur le terrain. 

Au Laos, dans la campagne, il y a beaucoup de marchés où les animaux sauvages sont vendus comme des poulets ou des lapins. Dans l’indifférence générale, car c’est la culture locale. Or la culture est la chose la plus difficile à faire évoluer dans un pays…


Serge Morand : « La crise du coronavirus est une crise écologique » Libération 26/03/20

L’écologue de la santé Serge Morand souligne le lien entre destruction de la biodiversité, élevage intensif et explosion des maladies infectieuses. Et appelle à changer d’urgence de modèle agricole, pour éviter de nouvelles crises sanitaires.

Serge Morand est écologue de la santé, directeur de recherche au CNRS et au Cirad et enseigne à la Faculté de médecine tropicale de Bangkok, en Thaïlande. Pour lui, il est urgent de préserver la diversité génétique dans la nature et l’agriculture pour éviter la multiplication des pandémies.

Plusieurs espèces d’animaux sauvages ont été accusées d’avoir transmis le Covid-19 à l’homme (pangolin, chauve-souris…). Qu’en est-il ?

Il est à 98% certain que le Covid-19 trouve son origine dans un coronavirus de chauve-souris. Mais il y a peu de chances qu’il soit passé directement de la chauve-souris à l’humain, car il faut un petit changement dans la structure du génome du virus pour lui permettre d’entrer dans les cellules humaines. Pour cela, d’autres animaux servent souvent de passerelles permettant «d’humaniser» les virus et autres pathogènes hébergés dans les animaux sauvages. C’est ce qu’on appelle «l’effet d’amplification». Le premier Sars-coronavirus, en 2002, était passé par une civette (ou chat musqué). Et le Mers-coronavirus, au Moyen-Orient, en 2012, était passé par un dromadaire. Pour ce nouveau Sars-CoV-2, le virus responsable du Covid-19, c’est le pangolin qui aurait permis cette humanisation. Ce n’est pas encore certain du tout, mais c’est possible.

Si c’était avéré, le trafic d’espèces sauvages serait-il en cause ? Le pangolin est très prisé en Asie…

Peut-être. Mais les seules écailles d’un pangolin mort n’auraient pas pu transmettre le virus, il faut que l’animal ait été gardé vivant. Je ne sais pas s’il existe des fermes de pangolins en Asie. Mais ce qui est sûr, c’est que les fermes d’animaux sauvages y sont très nombreuses, pour répondre au marché de l’alimentation locale, de la médecine traditionnelle chinoise, mais aussi à certaines modes pour les classes aisées du monde entier. Le nombre de fermes à civettes a explosé ces dernières années en Indonésie, au Vietnam, en Chine et désormais en Thaïlande pour produire du «café civette» (ou kopi luwak), récolté dans les excréments de l’animal, à qui on fait manger les cerises du caféier.

La plupart des maladies infectieuses touchant les humains sont-elles issues des animaux sauvages ?

Oui. Nous continuons d’échanger avec les primates non humains, qui nous ont «donné» récemment plusieurs maladies infectieuses : paludisme, fièvre jaune, dengue, Zika et chikungunya (propagées «grâce» aux moustiques), mais aussi virus du sida et d’Ebola (ce dernier a été transmis des chauves-souris aux humains via la viande de brousse). D’autres nouveaux virus sont associés aux rongeurs (fièvre de Lassa, monkeypox), aux chauves-souris (Ebola, donc, mais aussi Hendra), aux oiseaux (H5N1)… Un pays riche en biodiversité est «riche» en maladies infectieuses. Mais attention, la destruction de la biodiversité augmente les risques d’épidémie. Si on déforeste, on urbanise, les animaux sauvages perdent leur habitat et cela favorise leurs contacts avec les animaux domestiques et les humains.

Certains pourraient être tentés d’éradiquer des espèces pour remédier aux épidémies comme Donald Trump préconisait de raser la forêt pour lutter contre les incendies…

C’est tout l’inverse de ce qu’il faut faire ! Car on a aussi remarqué que le nombre d’épidémies de maladies infectieuses est corrélé au nombre d’espèces d’oiseaux et de mammifères en danger d’extinction par pays. Les milieux riches en biodiversité, avec des mosaïques d’habitats, des agricultures diversifiées, des forêts, contribuent à réduire la transmission des maladies zoonotiques et sont plus résilients. Les pathogènes y sont certes nombreux, mais circulent «à bas bruit», localement, répartis sur beaucoup d’espèces, ne se propagent pas facilement d’un endroit à l’autre et d’une espèce à l’autre et ne se transforment donc pas en grosses épidémies. C’est ce qu’on appelle l’«effet de dilution». Alors que si on change le milieu, si on réduit le nombre d’espèces, l’effet d’amplification joue au contraire à plein. Cela vaut aussi pour nos pays tempérés.

Prenez l’exemple de la bactérie responsable de la maladie de Lyme, transmise par une tique. Une étude (Keesing et al., 2010) a démontré que la maladie est moins présente dans les Etats américains où la diversité en petits mammifères est la plus importante. Là où les écosystèmes sont préservés ou restaurés, on observe un nombre important de mammifères, dont certains sont des espèces «cul-de-sac» ne transmettant pas la maladie, permettant ainsi de «diluer» le risque d’infection. Si on fait disparaître des espèces, surtout celles «non compétentes» pour la bactérie, cela favorise la rencontre entre les tiques et les espèces «compétentes» ou «hôtes», donc la transmission à l’homme. Si on massacre les renards, prédateurs de rongeurs «hôtes», ces derniers pullulent et c’est banco pour les tiques et la transmission. Même chose pour les chevreuils, ces hôtes de la tique adulte qui n’ont plus de prédateurs : ils pullulent et favorisent la maladie de Lyme. Donc moins il y a de biodiversité, plus cela favorise le passage des maladies aux humains. Surtout si on multiplie les élevages intensifs, où l’on concentre des animaux d’une seule espèce, sans diversité génétique.

La domestication animale favorise les maladies infectieuses ?

Elle est même historiquement à l’origine de nos principales maladies de ce type, comme la rougeole, les oreillons, la rubéole, la variole, les grippes, etc. Le nombre de maladies partagées entre animaux domestiques et humains est proportionnel au temps de domestication. Nous partageons plus de maladies avec le chien, la vache ou le cochon, domestiqués respectivement entre 17 000 ans et 10 000 ans, qu’avec le lapin, domestiqué depuis 2 000 ans. Le mot vaccination vient d’ailleurs de vaca (vache en espagnol) : pour se protéger de la «vraie» variole, on a imaginé un vaccin à partir de la variole de vache. Il y a aussi les maladies véhiculées par les animaux commensaux, comme le rat, qui a commencé à vivre avec les humains il y a 10 000 ans, avec les premières cités. Les rats nous ont «donné» le typhus, la peste, des fièvres hémorragiques ou récemment la leptospirose.

Tous ces animaux proches de l’homme peuvent servir de passerelles et «d’amplificateurs» pour les pathogènes et parasites hébergés dans les animaux sauvages. Le rat sert de pont aux maladies des autres rongeurs pour atteindre les humains, le chien sert de pont aux maladies du renard ou du loup, le chat à celles des félins sauvages (pour ce dernier, il s’agit d’une bactérie agent de Rickettsia felis, ou «typhus de la puce du chat»). Idem avec les oiseaux : les canards domestiqués servent de pont aux virus de grippe des canards sauvages, qui peuvent ensuite échanger avec des virus circulant chez les cochons, et banco, le virus s’humanise.

Mais le fait que des virus qui restaient jusqu’ici dans les chauves-souris en Asie parviennent jusqu’aux humains est nouveau et directement lié à leur perte d’habitat, qui les rapproche des animaux domestiques. L’exemple du virus Nipah, qui a émergé en 1998 en Malaisie, est emblématique. L’habitat de la chauve-souris qui l’hébergeait en Malaisie a été transformé en plantations de palmiers à huile. Les chauves-souris ont donc cherché de nouveaux territoires et sources de nourriture et se sont retrouvées près d’arbres fruitiers servant aussi à nourrir des cochons d’élevage destinés à l’exportation. Le virus Nipah est passé chez le cochon, puis a contaminé les humains, jusqu’aux employés des abattoirs de Singapour, pour faire 140 morts en tout. Des chauves-souris victimes de plantations de palmiers à huile pour le marché international se sont retrouvées sur des cochons eux aussi destinés au marché international…

La mondialisation est donc aussi en cause ?

Oui… Depuis 1960, humains, animaux et végétaux subissent ce que j’appelle une «épidémie d’épidémies». Il y a de plus en plus d’épidémies par an, de plus en plus de maladies différentes, qui sont de plus en plus partagées entre les pays et deviennent donc des pandémies. Environ 70% de ces nouvelles épidémies sont associées aux animaux sauvages ou domestiques, la même proportion que pour les épidémies «historiques». Mais ce qui change, et crée les conditions de leur explosion, c’est la combinaison de trois facteurs : perte de biodiversité, industrialisation de l’agriculture – qui accentue cette perte – et flambée du transport de marchandises et de personnes.

On a simplifié les paysages, multiplié les monocultures, et la Terre compte aujourd’hui 1,5 milliard de bovins, 25 milliards de poulets, des milliards de cochons, souvent nourris avec du soja cultivé là où on a défriché la forêt amazonienne… «Idéal» pour multiplier les ponts entre une faune sauvage en diminution et les humains. Ajoutez à cela un transport aérien qui a bondi de 1 200% entre 1960 et 2018, idem pour le fret maritime… Et vous obtenez cette «bombe» épidémique. C’est un immense défi pour les systèmes de santé publique, qui doivent se préparer à tout et à de l’improbable. Comme le Covid-19 : il était totalement improbable qu’un virus qui était encore en novembre tranquillement dans une population de chauves-souris quelque part en Asie se retrouve quatre mois plus tard dans les populations humaines sur toute la planète.

Or, dites-vous, les réponses actuelles aux crises sanitaires préparent de nouvelles crises…

C’est dramatique, cela prépare au pire. En Thaïlande, pour répondre au virus H5N1 de la grippe aviaire, on a abattu en masse les races locales de poulets de basse-cour. Dans les villages, des «tueurs» abattaient toutes les volailles. Elles ont été remplacées par des races génétiquement homogènes issues de la recherche agro-industrielle, prévues pour de grands élevages confinés. Une politique promue par l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui déplore pourtant par ailleurs la disparition depuis le début du XXe siècle de 30% des races de poulets, 20% des races de cochons… On entretient un cercle vicieux infernal, alors même qu’on sait qu’une diversité génétique élevée protège contre la propagation des pathogènes.

Même mauvaise réponse lors de la grippe aviaire H5N8, qui a émergé dans des élevages intensifs de Corée en 2016. En France, dans le Gers, on a ciblé a priori les oiseaux sauvages, un petit élevage d’une race locale de canards… avant de comprendre que la crise avait été propagée par des transports de poulets et de canards depuis l’Europe centrale. Et que les canards de la race locale en question ont survécu au virus, alors qu’il était hautement pathogène. Un exemple même de résilience favorisée par la diversité génétique.

Que faire alors ?

S’intéresser aux causes de la propagation des épidémies. Pour cela, il faut encourager la collaboration entre les domaines de la santé humaine, de la santé animale, de l’environnement. Médecins, vétérinaires et écologues doivent travailler ensemble. Et même les spécialistes de la gouvernance et des sciences politiques, car toutes les épidémies ne se transforment pas en crises sanitaires.

Pour éviter de nouvelles crises telles que celle du coronavirus, qui est l’exemple type d’une crise écologique, nos dirigeants doivent absolument comprendre que la santé et même la civilisation humaine ne peuvent se maintenir qu’avec des écosystèmes qui marchent bien. Qu’il existe des limites planétaires à ne surtout pas dépasser, sans quoi cela se retournera contre nous. Pour cela, il faut démondialiser, et vite ! Préserver la biodiversité en repensant l’agriculture.

La nouvelle présidente de la Commission européenne veut un Green Deal ? 

Disons deal, mais vraiment green ! L’argent de la PAC ne doit plus subventionner une agriculture industrielle qui nous mène dans le mur, mais les services rendus par les agriculteurs à la société. En 2008, on a fait des cadeaux aux banques, on a effacé leurs dettes. Qu’on aide aujourd’hui les agriculteurs à se désendetter, à changer de modèle, à réancrer l’agriculture dans les territoires. En développant l’agroécologie, l’écopastoralisme, l’agroforesterie, etc., on recrée de la résilience, du lien social, on lutte contre le changement climatique, on rend les agriculteurs d’ici et d’ailleurs heureux, on mange des aliments de qualité. Et on évite les crises sanitaires. C’est faisable !



ATELIER THÉÂTRE TARDIGRADES, à suivre…

Depuis 2010 la Compagnie des Tardigrades a eu l’occasion de rencontrer
beaucoup de rétais dans le cadre de ses créations théâtrales et ses stages de
théâtre dans les écoles. Cette lente immersion dans la vie des communes a créé des liens forts avec les spectateurs adultes et enfants.
 
Portés par le désir d’enrichir et pérenniser ces relations, c’est tout
naturellement que nous sommes heureux de vous proposer cette année de partager un atelier théâtre entre octobre 2019 et juin 2020.
 
L’idée est de réunir une quinzaine de personnes motivées, de tous âges,
un week-end par mois, autour d’un travail basé sur l’écoute et la créativité.
Bouger, parler, chanter, oser, inventer dans la plus grande naïveté et la plus grande exigence, guidés par un ou plusieurs textes qui joueront le rôle de colonne vertébrale autour de laquelle nous pourrons ajouter nos propres productions littéraires et imaginaires. Nous pensons au thème du travail… C’est quoi travailler ? … Quel a été mon travail ? … Mon travail actuel ? … Quand je serai grand… La place du travail dans la vie familiale… le travail et l’argent… le travail et la passion… Et bien d’autres idées encore qui pourront faire contrepoint…

A très vite, n’hésitez pas encore à nous rejoindre, même en cours de route… 12 et 13 octobre
23 et 24 novembre  2019
14 et 15 décembre 2019
18 et 19 janvier 2020
15 et 16 février 2020
14 et 15 mars 2020
18 et 19 avril 2020
16 et 17 mai 2020
20 et 21 juin 2020
Finalisation de l’atelier dans la semaine qui suit, voir présentation du travail  le 27 ou le 28 juin 2020, ou ouverture de l’atelier au public le 27 et le 28 juin 2020. A décider ensemble au printemps, selon l’avancé du travail.

Adultes : 60 euros le week end
Enfants : 40 euros le week end

POUR PLUS D’INFORMATIONS RENDEZ-VOUS AU 06 27 46 34 57